Le sujet qui observe est-il en dehors du champ d'observation?
Joël Sternheimer est physicien,
chercheur indépendant. Très préoccupé par les questions d'éthique dans le domaine scientifique, il fait partie de cette génération de
chercheurs qui s’interrogent sur la place laissée au sujet dans la science contemporaine et recherchent un nouveau rapport au vivant.
Depuis une vingtaine d’années, il travaille sur les protéodies – suites
de fréquences associées à la synthèse des protéines – dont l’application représente une alternative tant à l’utilisation de la chimie qu’à
celle des manipulations génétiques (OGM).
Ses
recherches en physique sont également sous-tendues par une réflexion philosophique qui lui donne une lecture particulière du développement de
la science, autant que de la marche du monde contemporain.
Dans les propos ci-dessous rapportés l'on peut déjà voir établie une importante distinction
entre la science qui prétend étudier seulement un objet et celle qui inclut aussi un sujet dans l'observation.
"La physique quantique, malgré ses succès expérimentaux qui amplifient ceux de la science classique, ne considère toujours que des objets. Une telle connaissance
conduit progressivement, au fur et à mesure que les applications s’en généralisent, à non plus seulement décrire mais transformer notre monde en
objet – nous-mêmes inclus.
Car où est le sujet, là-dedans? Il faut bien qu’il y en
ait un puisqu’il y a mesure; or il n’entre pas dans la description.
"L'on se retrouve dans un univers duquel on s’abstrairait, ce qui
est évidemment impossible puisqu’on en fait partie. Dans le Judaïsme, dont la tradition m’imprègne, il y a un passage de la Pâque juive où l’on insiste sur la différence entre le sage
et le pervers: le sage est celui qui s’inclut, comme partie prenante, dans l’univers qu’il étudie, alors que le pervers le considère du dehors au contraire. Cela m’a toujours
frappé parce que, dans cette optique-là, la science contemporaine tend à être perverse, dans la mesure où elle exclut le sujet de sa description du monde... Cette exclusion,
intimement présente dans la façon de faire, se traduit dans les conséquences, c’est-à-dire dans la société qui résulte d’une connaissance acquise par ce moyen: en témoignent les
prospectives actuelles sur la disparition des espèces du fait des activités humaines. Sauf si… l’on se rend compte à temps que la science peut et doit inclure le
sujet. A temps pour que cela rejaillisse à son tour sur l’évolution de la société."
C’est la distinction sujet-objet qui fonde la science, non l’exclusion du
sujet… L’alchimie n’opérait pas cette distinction, la chimie l’élude par forfait, en quelque sorte, d’un des termes: il faut aujourd’hui considérer
cette question en face.
On a toujours une science qui ne décrit que des objets, alors
qu’elle prétend décrire l’univers entier et donne l’origine du monde comme un big bang. En toute logique, elle s’arroge ensuite le droit de manipuler ces objets,
d’en faire ce qu’elle veut, et cela donne les manipulations transgéniques que l’on connaît. Malgré ou peut-être à cause de ses succès, elle reste
fondamentalement ignorante et irrespectueuse du sujet et de son autonomie.
C’est une science qui ne s’occupe pas du sujet également en ce sens qu’elle ne soupçonne pas le sujet dans l’objet, comme si on pouvait
impunément casser la matière ou recombiner les gènes. Que signifie cette violence, car en définitive, elle est tournée contre
nous-mêmes, puisque nous sommes faits de ces mêmes éléments.
Lorsque Pasteur disait: «L’ennemi, ce ne sont pas nos voisins ni les étrangers,
ce sont les bactéries et les virus», cela a certes été d’un côté un progrès, mais en même temps un déplacement phobique. Il faut bien arriver à reconnaître du
sujet dans les bactéries, si l’on veut dialoguer avec elles, les apprivoiser et non plus avoir ce comportement de
panique, qui va susciter une attitude agressive, à courte vue. Ce qui est important, au contraire, c’est de faire le pas d’une science
dans laquelle le sujet et l’objet ont chacun leur place.
"Que peut donc être une science incluant le sujet? Prenons un exemple pour
l’illustrer. Si je dis «cette table est stable», ce n’est pas pareil que de dire «je vois cette table stable». Dans le premier cas – qui décrit
quelque chose que je ne peux pas complètement vérifier, avec une part d’extrapolation ou d’argument d’autorité: n’y a-t-il pas des électrons qui
bougent à l’intérieur, sans que je puisse observer leur trajectoire…? – il y a exclusion du sujet; dans le second cas – bien réel, lui, en tant qu’honnête témoignage
qui précise les conditions de ce qu’il énonce – il y a introduction d’un «je». Je suis alors amené à considérer, non plus quelles sont les
propriétés de l’objet pour qu’il ne bouge pas, mais quel doit être le rapport entre le sujet et l’objet pour que ce sujet mesure toujours la
même chose, et ce n’est plus du tout pareil.
Ainsi, qu’est-ce qui me permet de percevoir un objet dans la pénombre? Pas
seulement la lumière qui en provient, mais aussi l’accommodation de ma propre vue, qui implique la synthèse chez moi d’une protéine, la rhodopsine. La
considération du phénomène «clarté constante» fait donc apparaître, comme un levier, un lien entre ces deux termes – et pointe vers une extension de la théorie quantique dans
laquelle un phénomène ondulatoire va pouvoir décrire, et réguler par résonance, la synthèse des protéines."
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